
Éminence,
Je vous écris avec le respect dû à votre ministère sacerdotal, mais aussi avec la liberté que me donnent ma foi chrétienne catholique et mon amour pour la République démocratique du Congo et ses institutions.
Vous avez déclaré que « le peuple a faim » et qu’au lieu de répondre à ses souffrances, on lui sert le débat sur la Constitution.
permettez-moi de vous poser une question simple :
Qui vous a dit que les Congolais étaient incapables de débattre à la fois de leur quotidien et de leurs institutions ?
Permettez-moi aussi, de vous répondre avec un langage que ni les émotions ni les idéologies ne peuvent contester : celui des faits.
Oui, le peuple souffre. Et ça date de depuis 1885. Pire, depuis 1980…
Oui, des millions de Congolais attendent davantage. C’est légitime.
Mais par contre, non il est inexact de laisser croire que rien n’a été entrepris sur le plan social depuis 2019.
Car les chiffres, eux, ont la mémoire que les discours oublient parfois.
Lorsque près de 5 millions d’enfants fréquentent aujourd’hui gratuitement l’école primaire, ce ne sont pas des slogans. En retenant une ancienne contribution des parents payés notamment aux écoles conventionnées catholiques, en une moyenne de 250 dollars américains par élève et par an, ce sont 1,25 milliard de dollars qui restent chaque année dans les poches des familles congolaises.
Aucune mesure sociale de cette ampleur n’avait été réalisée depuis l’indépendance. D’ailleurs même depuis 1885. Lorsque la gratuité de la maternité permet à des milliers de femmes d’accoucher sans vendre leurs biens ou s’endetter, c’est une politique sociale concrète qui sauve des vies de nos mères, sœurs et filles et protège la dignité humaine.
Pendant que certains réduisent l’action publique à des déclarations, l’État construit.
L’Office des Routes déploie un vaste programme de plus de 200 ponts métalliques destinés à désenclaver les territoires de la République, un projet d’une ampleur inédite dans l’histoire récente du pays. Une route en construction va relier Goma à Moanda.
Pendant que la guerre est imposée à notre pays dans l’Est, l’économie congolaise continue pourtant de résister.
La croissance du PIB est estimée à 5,5 % en 2025, malgré les dépenses militaires, les millions de déplacés et les perturbations économiques causées par le conflit. Peu de pays en guerre peuvent afficher une telle résilience macroéconomique. Source : (banque mondiale.org)
Le taux d’accès à l’électricité est passé d’environ 9 % en 2019 à plus de 21 % aujourd’hui, soit plus du double en quelques années. Des millions de Congolais supplémentaires ont désormais accès à une énergie indispensable pour étudier, entreprendre et produire. Sources : (banque mondiale.org)
Près de deux millions d’agents publics, dont de nombreux enseignants, sont aujourd’hui rémunérés par le Trésor public, traduisant un effort inédit de mécanisation et de prise en charge salariale. Derrière ces chiffres, ce sont des familles entières qui vivent d’un revenu régulier.
Les militaires engagés au front ont vu leurs soldes et primes être revalorisées. Les fonctionnaires ont bénéficié de plusieurs ajustements. Les investissements dans les infrastructures se poursuivent malgré une guerre qui absorbe une part importante des ressources nationales.
Est-ce suffisant ? Non.
Mais est-ce honnête de prétendre qu’il ne s’est rien passé ? Certainement pas.
Éminence, Vous êtes Archevêque de Kinshasa.Vous êtes le pasteur des pauvres.Mais vous êtes aussi le pasteur de ceux qui gouvernent, de ceux qui combattent pour la République, de ceux qui enseignent gratuitement, de ceux qui administrent l’État, de ceux qui ne pensent pas comme vous. Votre mission n’est pas d’opposer les Congolais. Elle est de les rassembler.
J’entends souvent l’Église rappeler aux politiques qu’ils doivent respecter la Constitution.
Très bien.
Mais lorsque certains citoyens souhaitent simplement ouvrir un débat sur une éventuelle révision ou un changement de cette Constitution, pourquoi ce débat deviendrait-il interdit avant même d’avoir commencé ?
Depuis quand discuter constitue-t-il une violation de la démocratie ?
Une Constitution n’est pas un texte sacré.
La Bible est sacrée. La Constitution est une œuvre humaine. Un peu comme le droit canon qui lui aussi évolue… Elle peut évoluer selon les mécanismes prévus par la loi fondamentale, si le peuple souverain en décide ainsi.
Le dernier mot appartient au peuple. Ni au Président de la République. Ni à l’opposition. Ni aux évêques. Ni aux intellectuels. AU PEUPLE. Et justement le chef de l’état veut que le peuple en décide. Voilà un démocrate. Voilà le principe même de la souveraineté populaire.
Éminence, L’histoire jugera chacun de nous. Elle jugera les gouvernants sur leurs résultats. Elle jugera aussi les responsables religieux sur leur capacité à parler avec la même exigence à tous les acteurs de la vie nationale.
Surtout envers ceux et celles qui tuent les congolais dans l’Est et qui agresent notre pays. Les Congolais ont besoin d’une Église qui console.
D’une Église qui prie. D’une Église qui rassemble. D’une Église qui défend la vérité tout entière.
Pas d’une Église qui donne parfois le sentiment d’entrer dans l’arène politique avec plus de vigueur qu’elle n’entre dans le combat spirituel.
Je demeure catholique. Je reste chrétien. Je continuerai de prier pour vous. Chaque matin à la messe de 6h et dimanche à celle du soir. Je continuerai aussi de prier pour le Président de la République, pour nos institutions, pour nos soldats qui meurent afin que notre drapeau continue de flotter sur chaque centimètre de notre territoire.
Et je continuerai de croire qu’aucune République ne peut avancer lorsque les chiffres sont ignorés, que les efforts sont systématiquement passés sous silence et que le débat démocratique est présenté comme un danger.
Que Dieu bénisse l’Église catholique.
Que Dieu bénisse la République démocratique du Congo.
Et que Dieu nous donne, à tous, le courage de préférer la vérité aux passions.
Merci.
_Kinshasa le 7 juillet 2026._
Gary Ngali