À quel moment la mort d’un Congolais est-elle devenue un argument pour obtenir une place à la table des négociations?‎‎

À quel moment avons-nous accepté que les larmes de nos mères, les villages dévastés et les enfances brisées puissent servir de titres politiques à ceux qui en portent la responsabilité* ?‎‎Il faut bien que quelqu’un pose cette question. Et qu’elle reste dans la salle, même lorsqu’elle dérange. Surtout lorsqu’elle dérange.‎‎Car derrière le mot « dialogue », il y a aujourd’hui des familles qui attendent encore un nom, une nouvelle, un corps à enterrer. Il y a des enfants qui grandiront avec une photographie pour seul souvenir de leur père. Il y a des mères qui n’auront jamais la consolation de savoir où déposer une fleur.‎‎

Pour elles, la guerre ne se termine pas au moment où les délégations prennent place. Elle continue dans la chaise vide, dans le silence de la maison, dans le prénom que personne ne peut prononcer sans pleurer.‎‎

Et nous voudrions parler de réconciliation comme si cette douleur n’imposait aucune exigence ?‎

On nous répond : « *Cela s’est déjà fait. Souvenez-vous de Sun City. »

Mais depuis quand le passé dispense-t-il la conscience de réfléchir ?

Depuis quand ce que nous avons accepté hier nous oblige-t-il à l’accepter éternellement ?

Invoquer un précédent ne répond pas à la question essentielle : qu’avons-nous fait des victimes, et qu’allons-nous enfin faire pour qu’il n’y en ait plus ?

L’histoire de notre pays ne peut pas devenir un permis de recommencer.

Si chaque nouvelle violence finit par ouvrir une nouvelle porte politique, quel message adressons-nous à celui qui cherche le pouvoir ?

‎Et quel message adressons-nous au citoyen qui respecte la loi, travaille, vote et endure sans jamais prendre les armes contre son voisin ?

‎‎Il faut mesurer la gravité de ce que nous risquons de consacrer : une République dans laquelle la patience du citoyen pèse moins que la capacité de nuisance d’un homme armé.

Je pense aussi à la facilité avec laquelle certains réclament des concessions dont d’autres paieront le prix.‎‎

Depuis Kinshasa, lorsque les siens dorment en sécurité, les mots peuvent sembler légers. « Inclusion. Compromis. Dépassement. »

Mais ces mots arrivent autrement dans une famille qui vient de perdre un enfant. Un père, une mère ou qui a la lourdeur de vivre les violences faites aux femmes. ‎‎

Avant de demander à cette famille de tourner la page, ayons au moins la décence de lire celle sur laquelle son malheur est écrit.‎‎

Demandons-nous ce que nous exigerions si c’était notre fils. Notre épouse. Notre mère.

‎Parlerions-nous avec la même impatience ? Trouverions-nous la justice secondaire ? Accepterions-nous que l’on qualifie notre deuil d’obstacle à la paix ?‎

Les familles de l’Est ne devraient pas avoir besoin de devenir nos familles pour que leur douleur nous oblige.‎‎

Oui, notre pays a besoin de paix. Une paix urgente, concrète, qui permette de rentrer chez soi et de dormir jusqu’au matin. Mais rechercher cette paix ne transforme pas la violence en mérite, ni la participation à une négociation en certificat d’innocence.

‎‎À ceux qui défendent la présence de responsables de violences autour d’une table, je pose une question : quelles exigences portez-vous pour les victimes?

Où sont la cessation des exactions, la reconnaissance des souffrances, la vérité et la justice dans votre plaidoyer ? Ou est le repentir de ces alliés du Rwanda ?

On ne peut pas réclamer avec tant de force une chaise pour les uns et si peu de considération pour ceux dont la chaise restera vide à jamais.

‎‎J’en appelle à notre conscience collective. À ceux qui gouvernent, à ceux qui s’opposent, à ceux qui commentent, à ceux qui se taisent.

‎‎Cessons de banaliser nos morts. Cessons d’utiliser leur nombre jusqu’à ne plus entendre leur absence.‎‎Un pays se relève aussi par la fidélité qu’il garde à ceux qu’il n’a pas su protéger.‎‎

Que la paix vienne. Qu’elle vienne enfin. Mais que les familles congolaises n’aient pas à s’excuser de réclamer justice pour être autorisées à l’espérer.

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