
Depuis quelque temps, une affirmation dangereuse refait surface dans le débat public : les Banyamulenge ne seraient pas Congolais parce que leur nom ne figurerait pas dans certaines nomenclatures coloniales des « tribus du Congo ». L’argument paraît simple. Il est historiquement fragile, anthropologiquement erroné et juridiquement insoutenable.
Une nation sérieuse ne détermine pas la citoyenneté de ses membres à partir de listes ethniques contestables, encore moins selon la langue parlée, les traits physiques ou les alliances supposées de quelques individus.
À. Commençons par l’histoire.
Les travaux consacrés au peuplement des hauts plateaux du Sud-Kivu ne s’accordent pas sur une date unique d’arrivée des ancêtres des Banyamulenge. Certaines traditions situent des migrations pastorales anciennes entre les XVIIᵉ et XIXᵉ siècles ; d’autres chercheurs retiennent principalement le XIXᵉ siècle, avec des mouvements ultérieurs sous la colonisation belge. Mais cette controverse chronologique ne permet nullement d’affirmer que les Banyamulenge seraient arrivés après l’indépendance.
Le fait historiquement essentiel est celui-ci : des populations pastorales parlant une langue apparentée au kinyarwanda étaient durablement établies sur les hauts plateaux d’Itombwe, notamment dans les territoires actuels d’Uvira, de Fizi et de Mwenga, bien avant le 30 juin 1960.
Il faut ensuite éviter un anachronisme majeur : projeter sur les siècles passés les frontières étatiques actuelles . Avant la fixation coloniale des frontières, les populations circulaient entre les espaces aujourd’hui appelés Rwanda, Burundi, Tanzanie et République démocratique du Congo. Les États modernes sont venus découper des espaces humains qui existaient avant eux. Ce sont souvent les frontières qui ont traversé les peuples, et non les peuples qui ont frauduleusement traversé les frontières.La frontière orientale du Congo n’est donc pas une frontière anthropologique. Elle est une construction politique issue des arrangements coloniaux de la fin du XIXᵉ siècle. (conférence de Berlin).
L’anthropologie apporte une deuxième clarification fondamentale : une communauté ethnique n’est pas une réalité biologique immuable, apparue un matin avec un nom officiellement enregistré. Elle résulte d’un processus historique de formation, d’interactions, de métissages, de différenciation et de construction d’une mémoire commune. C’est ce que les sciences sociales appellent l’ethnogenèse.
Le chercheur Koen Vlassenroot a précisément montré que l’identité banyamulenge s’est consolidée progressivement dans un contexte de concurrence foncière, de marginalisation politique et de contestation de la citoyenneté. Le terme « Banyamulenge », c’est-à-dire les gens de Mulenge, s’est largement imposé au XXᵉ siècle, notamment à partir des années 1960 et 1970. Mais l’apparition ou la généralisation récente d’un ethnonyme ne signifie pas l’apparition récente de la population qu’il désigne. Étude de Koen Vlassenroot.
Confondre l’âge du nom avec l’âge de la communauté serait aussi absurde que prétendre qu’un pays n’existait pas avant l’adoption de son appellation actuelle. Le Congo a successivement été appelé État indépendant du Congo, Congo belge, République du Congo, Zaïre puis République démocratique du Congo. Le changement de nom n’a jamais fait disparaître la continuité de son peuple.
On entend également dire : « Les Banyamulenge ne constituent pas une tribu reconnue dans les archives coloniales. » Mais une liste administrative coloniale n’est ni un acte de création des peuples ni un registre éternel de nationalité. L’administration belge classait les populations en fonction de ses propres besoins : contrôle territorial, fiscalité, recrutement de main-d’œuvre et organisation des chefferies. Ses catégories étaient variables, parfois approximatives et souvent politiquement orientées.
B. Les archives coloniales doivent être étudiées ; elles ne doivent pas être sacralisées.
*En outre, la notion même de « tribu » est scientifiquement imprécise. Les anthropologues contemporains lui préfèrent généralement les concepts de communauté, de groupe ethnique, d’identité sociale ou de population historique. Une communauté peut être congolaise sans disposer d’une chefferie portant son nom. La reconnaissance de la nationalité ne dépend pas de la possession d’une autorité coutumière exclusive.
C. Venons-en au droit.
L’article 10 de la Constitution dispose que la nationalité congolaise est une et exclusive et qu’est Congolais d’origine toute personne appartenant aux groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le Congo à l’indépendance. L’article 6 de la loi n° 04/024 du 12 novembre 2004 reprend cette définition, tandis que son article 7 consacre la transmission de la nationalité par le père ou la mère congolais. Constitution de la RDC Loi sur la nationalité congolaiseOr, à l’indépendance, des familles aujourd’hui identifiées comme banyamulenge vivaient déjà au Sud-Kivu. Elles avaient des attaches sociales et économiques, des troupeaux, des lieux de résidence, des alliances et plusieurs générations nées sur le territoire congolais. La fluctuation des législations de 1965, 1972, 1981 et 2004 démontre surtout que leur citoyenneté a été politiquement manipulée, tantôt reconnue, tantôt restreinte, au gré des rapports de force. Elle ne démontre pas leur inexistence historique.
Les chercheurs Stephen Jackson, Mahmood Mamdani, Koen Vlassenroot, René Lemarchand et David Buzard, malgré leurs divergences, convergent sur un constat : la « question de la nationalité » dans les Kivu a été transformée en instrument de compétition politique, foncière et militaire. Le droit de cité est ainsi devenu une arme que certains gouvernements ou entrepreneurs identitaires distribuent et retirent selon leurs intérêts. Analyse de l’African Human Rights Law JournalIl faut également dissocier trois réalités que la propagande cherche constamment à confondre : l’identité banyamulenge, la citoyenneté congolaise et la politique du Rwanda.
Un Congolais peut être banyamulenge sans être Rwandais. Il peut parler une langue proche du kinyarwanda sans relever de l’État rwandais. La langue ne détermine pas automatiquement la nationalité. Des Congolais parlent le lingala, également pratiqué en République du Congo ; des populations du Kongo central partagent le kikongo avec l’Angola ; des communautés frontalières du Katanga parlent des langues présentes en Zambie. Personne n’en déduit qu’elles sont étrangères à la RDC.
De la même manière, les actes criminels imputables au M23, à l’AFC ou à l’armée rwandaise ne peuvent être attribués collectivement aux Banyamulenge. La responsabilité pénale est individuelle. Elle ne se transmet ni par le sang, ni par la langue, ni par l’appartenance communautaire.
Défendre les Banyamulenge contre la stigmatisation ne signifie donc ni blanchir le Rwanda, ni relativiser l’agression dont la RDC est victime, ni nier les crimes commis dans l’Est. C’est précisément défendre la souveraineté congolaise : car laisser Kigali définir les Banyamulenge comme des « Rwandais vivant au Congo », c’est lui abandonner le pouvoir de déterminer qui est Congolais.
Le chef de l’état son Excellence Félix Tshisekedi a dit clairement que les Banyamulenge sont congolais. Et Le 18 août 2026, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a justement qualifié les Banyamulenge de « nos compatriotes », en réaction aux propos de Tito Rutaremara, président du Conseil des sages du Rwanda, qui les avait présentés comme des Rwandais vivant au Congo et avait appelé leurs jeunes à prendre les armes. La réponse de Kinshasa est politiquement et juridiquement juste : aucun responsable étranger n’a compétence pour redéfinir l’identité d’une communauté congolaise ni pour l’enrôler symboliquement dans une guerre contre son propre pays. Déclaration rapportée le 18 août 2026
La position cohérente consiste donc à affirmer simultanément deux vérités : le Rwanda doit cesser toute ingérence et retirer ses forces du territoire congolais ; les Banyamulenge congolais doivent être protégés contre toute exclusion, toute violence et toute déchéance collective de nationalité.
Dire que les Banyamulenge sont Congolais ne signifie pas que chaque personne se présentant comme telle possède automatiquement la nationalité congolaise. Comme pour toutes les autres communautés, la situation juridique individuelle peut être vérifiée lorsque des indices sérieux l’exigent. Mais on ne peut inverser la présomption et traiter toute une communauté historiquement établie comme une population étrangère sommée de prouver collectivement son droit d’exister.
La conclusion scientifique et républicaine est donc claire : les Banyamulenge constituent une communauté congolaise historiquement établie au Sud-Kivu. Leur identité s’est structurée au fil du temps, comme beaucoup d’identités collectives africaines. Leur ascendance régionale, leur langue ou la relative nouveauté de leur ethnonyme ne suffisent pas à annuler leur nationalité.
La République ne se protège pas en amputant arbitrairement une partie de son peuple. Elle se protège en distinguant le citoyen de l’agresseur, l’identité de l’allégeance et la science de la propagande.
Les Banyamulenge n’ont pas besoin d’être déclarés Rwandais par Kigali ni tolérés comme des étrangers par Kinshasa. Ceux qui appartiennent historiquement et juridiquement à la communauté nationale sont Congolais, pleinement Congolais, et doivent répondre aux mêmes devoirs tout en bénéficiant exactement des mêmes droits que les autres enfants de la République.
Car le jour où l’on permettra à la rumeur, à la morphologie ou à l’hostilité politique de décider qui est Congolais, plus aucun Congolais ne sera durablement à l’abri de l’exclusion.
Gary Ngali.
Le fond du problème est simple : on ne peut pas décider de la nationalité d’un Congolais selon son apparence, son accent, son origine régionale ou les soupçons qu’on projette sur lui. Si Fayu conteste cette position, qu’il avance des faits, des textes de loi et des preuves — pas des amalgames ni des procès d’intention.
Les Banyamulenge qui sont juridiquement Congolais doivent jouir des mêmes droits et assumer les mêmes devoirs que tous les autres citoyens. Défendre ce principe n’est pas défendre Kigali : c’est défendre la République.
À Fayu donc de répondre sur le fond : quel critère objectif et légal proposes-tu pour déterminer qui est Congolais ? Et si ce critère ne figure nulle part dans la Constitution ou la loi, sur quoi repose exactement ton exclusion ? Le débat mérite des preuves, pas des étiquettes.